Éditorial

Le regain frémissant de la tapisserie

 

Pascal Odille, directeur de l'Enseigne des Oudin, s'est entretenu avec nous d'un sujet qui nous tient à cœur : le retour de la tapisserie.

T/A : Lors de notre dernière visite dans votre lieu, durant l'exposition des robes d'Aline Ribière, vous nous avez dit ressentir que la tapisserie connaissait un nouvel essor.
P. O. : On le voit à travers des galeries telles que In Situ - Fabienne Leclerc. Fabienne présente Otobong Nkanga (pour voir la collaboration de l'artiste avec le Textile Lab de Tilburg : https://textiellab.nl/en/otobong-nkanga-making-new-work-for-textielmuseum/) ou encore Katia Kameli chez la galeriste Véronique Rieffel. Ce sont des artistes que l'on n’a pas l'habitude de voir, des créateurs d'une grande diversité culturelle, venant du Niger, de l’Algérie ou de l’Iran. Dans le champ artistique, au Moyen-Orient et dans le monde arabe, on a vu apparaître le tissu depuis un certain temps. On remarque une grande diversité des supports, permettant des installations. Les tissus tissés ou les tissus travaillés y ont une place importante.

T/A : Tissu ou tapisserie ?
P. O. : Oui, la tapisserie est reprise par certains artistes. Comme l’artiste d’origine algérienne Rachid Koraichi qui fait entre autre d'immenses tapisseries. Il a une volonté d’hybridation dans ses monstrations et présente en même temps des œuvres en bronze, en métal découpé, en parallèle à de grandes tapisseries/tentures murales reproduisant ses papiers d'identité. Il ne tisse pas lui-même mais à chacun de ses projets, il fait travailler des artisans dont c'est la spécialité, qu'il s'agisse de la tapisserie, de la céramique ou autre.

T/A : Rachid Koraichi fait-t-il partie des artistes non-occidentaux qui se réapproprient leurs traditions et leur histoire pour exprimer des idées politiques ?
P. O. : C'est même un discours post-colonial, comme un retour à la tradition qui aurait été éliminée par la colonisation, édulcoré, ou mis de côté, et qui est donc remis en avant.

T/A : Nous avons écrit dans notre dernier éditorial, que nous pensions qu'il y a un véritable retour de la tapisserie, en remarquant que cette dernière était souvent réalisée grâce à la tapisserie mécanique.
P. O. : En effet, à la 57e biennale de Venise en 2017, Christine Macel, qui supervisait la biennale intitulée « Viva Arte Viva », avait fait un véritable focus sur l’art textile. D'immenses installations de Sheila Hicks étaient notamment présentées.
T/A : Pourtant, quand nous avons cherché des artistes qui produisent des tapisseries tissées à la main, nous n'en avons pas trouvé beaucoup. Il y en a peu qui tissent eux-mêmes.
P. O. : Ou bien il faut aller voir auprès de la toute jeune génération, celle qui est dans certaines écoles d'art appliqué et qui est demandeuse d'un apprentissage de techniques traditionnelles.

T/A : Les tapisseries mécaniques permettent de nombreux détails. Ce sont également des tentures, mais notre questionnement est de savoir pourquoi les artistes utilisent cette technique jusqu'à récemment considérée comme plutôt de mauvais goût, alors qu'ils font des peintures ?
P. O. : On constate que les jeunes artistes sont à la recherche de nouveaux supports. Pour une tapisserie de lice, il ne faut pas avoir peur de passer un an à sa réalisation ni seulement se contenter de faire un carton et attendre le résultat produit par un licier. Il me semble que pour certains artistes, il y a l'idée d'un savoir-faire, d'un luxe qui donne un autre sens à l’œuvre peinte et qui apporte quelque chose de prestigieux.
La tapisserie devient alors pour eux un outil de marketing.
Par exemple, l’artiste irakien Dia Al Azzawi a fait tisser une tapisserie en deux exemplaires, un véritable Guernica, qu’il a nommé « Sabra et Shatila » et qui représente le massacre ayant eu lieu au Liban en 1982. Le fait d'avoir, pour un artiste contemporain reconnu, une réalisation d'une de ses œuvres en tapisserie est une reconnaissance supplémentaire. L’œuvre tissée à la main apporte un côté ancestral lié à un savoir-faire.

T/A : Peut-on le voir comme une réaction à un art de plus en plus dématérialisé, une volonté de faire du bel ouvrage ?
P. O. : Oui, même si cela passe par l'intermédiaire de quelqu'un d'autre. On sait depuis Marcel Duchamp que ce n'est pas celui qui possède la technique qui est forcément l'artiste. Faire tisser son œuvre en plusieurs exemplaires est un passage obligatoire, dans la lignée des grands peintres qui depuis le XVII e siècle ont réalisé des cartons pour être tissés.

T/A : Est-ce la peinture qui majoritairement induit le désir de passer à la tapisserie ?
P. O. : Effectivement, c'est là qu'il y a le jeu le plus fin, où l'on peut essayer de retrouver les mêmes effets (de transparence, de gamme chromatique). Il y a une délicatesse à respecter la matière. De jeunes artistes s'y intéressent. C'est un terrain qui a été oublié, la concrétisation est difficile, mais l'avenir est certainement là.

T/A : Il nous semble que l'engouement pour le tissu, la corde, les vêtements dans l'art contemporain provoque ce nouveau regard sur la tapisserie.
P. O. : Il a fallu un premier regard, mais je ne pense pas que ce soit celui-là. Il faudrait plutôt comparer à ce qui s'est passé en photographie, où l'on voit un regain d’intérêt pour l'argentique, accompagné d'un marché sur la photographie ancienne. Des artistes sont retournés à la préhistoire de la photographie, sur plaque de verre ou par des techniques telles que le cyanotype. Il y a une volonté de travailler sur le long terme, d'accorder ce temps à la matière.
T/A : S'accorder, soi-même, ce temps à la matière.
P.O. : Il y a un désir d'avoir un autre regard sur les métiers s'appuyant sur des traditions. La notion de temps qui appartient à la création de l'artiste est considéré comme partie prenante de la création de l’œuvre. Le temps de tisser s’inscrit dans cette démarche.
T/A : La tapisserie est aussi un éloge à la lenteur et suscite une fascination pour sa technique complexe. Elle est comme une méditation.

P.O. : Il y a un moment, quand l’œuvre devient totale, où le créateur dépasse le statut d'artisan. C'est à dire qu'un artiste a besoin d'avoir une technique et une pratique mais l’œuvre ne doit pas tenir qu'à ces dernières. Un artisan va travailler d'abord par rapport à sa technique, l'artiste, lui, utilisera la technique même si elle n'est pas maîtrisée à la perfection, ce n'est pas son souci, mais ce sera pour porter un message.

P. O. : Dans le marché de l'art, il y a de nouveaux discours qui apparaissent : sociaux, politiques. Le textile peut ressortir vraiment gagnant de ces préoccupations, dont il s'empare.
T/A : Comme au milieu du 20ème siècle quand il a fallu réfléchir aux nouveaux espaces de vie ?
P.O. : Tout un ensemble a bougé à cette époque avec une nouvelle génération d'architectes. La tapisserie, qui fait partie de l'habitat plus qu'un tableau a adopté de grands formats. Elle était « tirée » en plusieurs exemplaires. Elle restait ainsi dans le registre des arts décoratifs. Alors qu'aujourd'hui le coût de fabrication ne permet plus à la tapisserie la diffusion comme dans ces années-là. L'art contemporain peut bien tenter de se la réapproprier, mais le genre reste attaché aux arts décoratifs et à l'artisanat d'art.

P. O. : Au-delà de cette réflexion, vous avez compris que j'ai personnellement toujours été sensible au tissu et que j'ai une réelle vénération pour les savoir-faire. Leur passation me semble être le plus important. Mais reconnaissons que le textile est une niche dans le marché de l'art. Le chemin va être long. Il faut trouver une génération d'acheteurs.