Biennale textile de Clermont-Ferrand : une vision particulière
Créée en 2012 sous le nom de Festival International des Textiles Extra ordinaires (FITE), la Biennale textile de Clermont-Ferrand est un événement pionnier en France, né d’un partenariat associant HS_Projets, la Ville de Clermont-Ferrand et Clermont Auvergne Métropole. Depuis plus de 14 ans, elle met en lumière les artistes contemporains du monde entier qui utilisent le textile comme support d’expression.
Dans cette vision particulière et stimulante, le textile y est vu comme un médium à part entière, qui reflète les cultures au même titre que la peinture, la sculpture ou la photographie, et qui, en plus de proposer une démarche artistique, est, comme tous ces supports, porteur d’un discours sur la société. Si le terme extra ordinaire est employé, c’est bien pour appuyer sur la dimension hors cadre du textile, à la fois ancestral, universel et multiforme, faisant abstraction des frontières entre l’art, l’artisanat et le design.
Beauté(s) est le thème de la 8e édition qui se tient cet été et jusqu'au 10 janvier 2027. Nous vous invitons à la découvrir sur notre site : Beauté(s), Biennale textile - Clermont-Ferrand
L’idée de créer le Festival International des Textiles Extra ordinaires germe en 2008 dans l'esprit de Christine Athenor de HS_Projets, association indépendante. L'équipe imagine alors un événement international, ouvert au plus grand nombre, et montrant le potentiel artistique, sémiologique et créatif du textile. La nécessité de se projet avait souvent été évoquée avec des collègues des musées français et d'autres passionnés de textiles qui déploraient le peu de considération qu’avaient la France et l’Europe pour ce médium. Le but du FITE pensent-ils, serait de faire parler le médium textile et les artistes qui l’utilisent, afin qu’ils éclairent un large public sur un sujet, une idée, un problème. C’est un commissaire international indépendant, Simon Njami(1), qui va donner l’impulsion pour la création de cet évènement textile international. HS_Projets prend alors contact avec la ville de Lyon, mais c'est finalement la ville de Clermont-Ferrand qui se dit intéressée, par l'intermédiaire d'Olivier Blanchi, l'adjoint à la culture de la ville, et Christine Bouilloc, la conservatrice du Musée Bargoin qui possède une collection textile ethnographique offrant un panorama de textiles identitaires extra-européens (Afrique, Asie, Amérique et Océanie, du XVIIIe au XXIe siècle) avec certains ensembles uniques en France, tels que les pièces yéménites ou syriennes.
L’intérêt du FITE est de proposer le médium textile comme artistique, activiste politique et bâtisseur de liens entre les personnes. Son pari est de montrer également la diversité des textiles dans le monde et de défendre l'intérêt de les associer à d'autres disciplines pour répondre aux questions sociales partagées par les individus des cinq continents qui préservent encore le textile traditionnel et ses produits faits entièrement à la main. Le festival vise aussi à valoriser les techniques de couture et de broderie artisanales, tout en insistant sur la nécessité de protéger ce secteur et de trouver des solutions pour son essor dans la conjoncture actuelle. L'autre originalité du festival est de programmer des expositions qui mêlent des créations textiles traditionnelles avec celles de plasticiens contemporains et de s'ouvrir aux écoles d'art, aux entreprises et au monde culturel.
Dès sa conception le Festival de Clermont-Ferrand se réfère aux grandes manifestations textiles européennes qui ont permis la reconnaissance de l'art textile et de ses créateurs avant lui, telle que la Biennale du textile de Lausanne (dont les deux premières éditions se tiennent en 1962 et 1965) pour ce qui concerne les artistes contemporains. Le festival se sent proche aussi de la Triennale de Łódź en Pologne créée en 1972, de la Biennale textile de Kaunas qui débute en 1997 en Lituanie et de Contextile au Portugal, née en 2012 (l'année où Guimarães a été Capitale européenne de la culture), toutes manifestations se tenant dans des pays à forte tradition textile. Le FITE adhère au début des années 90 à l'European Textile Network (ETN), un réseau textile indépendant lié à la revue textile Textile Forum. ETN a été officiellement créé sous l'égide du Conseil de l'Europe et ses objectifs officiels sont le développement de la coopération européenne – la promotion de l'intégration Est-Ouest – la coopération avec des partenaires hors d'Europe.
C'est ainsi que le FITE propose une programmation internationale qui se tiendra les années paires à Clermont-Ferrand et les années impaires dans un autre pays partenaire avec chaque année le choix d'un thème. La première manifestation, en 2012-2013, est intitulée Métamorphoses et elle voyage au Vietnam, puis Renaissance en 2014-2015 va au Philippines, Rebelles(2) en 2016-2017 au Mexique, Déviation en 2018-2019 en Roumanie, Love etc. en 2020-2021 au Sénégal, Imagine ! (3) en 2022-2023 en Lituanie, PLAY en 2024-2025, en s'associant avec le Sesc Sao Paulo pour cette édition, au Brésil. A chaque édition de la Biennale les cinq continents sont représentés et le pays partenaire avec qui est bâti la manifestation fait des propositions d’artistes contemporains de son pays.
Il est totalement impossible de proposer un panorama des artistes ayant été invités aux festivals, comme de choisir quelques-uns d'entre eux parmi la multitude des créateurs exposés, tant les recherches de chacun sont riches et questionnantes. Il est par contre possible de consulter les listes de ceux-ci, année par année, ce qui permet de voir à quel point les programmations sont copieuses et les travaux stimulants. Rien que de répertorier les techniques, qui se frôlent, se mêlent, se rapprochent et se confrontent dans leur domaine à leur pratique historique, le champ du textile s'ouvre infiniment : tapisserie, broderie, dentelle, crochet, feutre, tapis, vannerie, différentes teintures à la réserve, ennoblissement de cheveux, mais encore danse, photographie, collage. Ce qui fait également la richesse de ces programmations est qu'elles sont l'occasion de donner une place aussi bien à des artistes mondialement connus qu'à d'autres plus jeunes ou moins célèbres. Une sélection étant trop difficile, même en laissant parler nos propres choix, les deux seuls dont nous choisissons de donner une images sont des artistes disparus que nous invitons à ne pas oublier : Odon(4) qui exposa durant l'exposition « Renaissance » et Marinette Cueco(5) durant celle de « Love, etc ».
Alors que depuis 2014 de plus en plus de musées européens exposent l'art textile, que les prévisionnistes de tendances disent que l'artisanat, y compris textile, sera très important pour l'avenir et que les étudiants d'art se ré-intéressent au tissage et à d'autres formes traditionnelles artisanales, le temps est venu, comme le remarque Christine Athénor, de réécrire l'histoire de l'art textile européen contemporain dans la période post-Lausanne. On pourrait croire que la bataille pour la considération du textile face à la peinture ou encore la sculpture n'est plus autant d’actualité quand de nombreux artistes à la reconnaissance internationale (El Anatsui, Abdoulaye Konaté, Sheila Hicks, Olga de Amaral, Joana Vasconcelos, Joël Andrianomearisoa, Tracey Emin, Simone Pheulpin ou encore Yinka Shonibare, pour n'en citer que quelques-uns) en font l'usage, cependant il faut encore rendre justice à chacune de ces pratiques pour ce qu'elles ont d'approche personnelle, tout en sachant se tourner vers des savoirs anciens qui préservent le respect de la matière. Ajoutons qu'aujourd'hui le combat serait de continuer à soutenir et à mener toujours plus énergiquement du côté des traditions textiles artisanales, alors que celles-ci risquent de disparaître au profit de techniques industrielles rapides et de matériaux de piètre qualité qui ne respectent ni le temps de la production, ni la qualité des fibres.
La Biennale a toujours un rôle à jouer face à ce danger et cette inquiétude grandissante. C'est pourquoi nous nous réjouissons que la ville de Clermont-Ferrand, qui est candidate au titre de Capitale Européenne de la Culture 2028, parie sur le FITE comme l'un des projets intégrés à cette candidature. Alors qu'elle le fait dans une logique fédératrice de la métropole, ainsi que pour penser la ville dans l’environnement géographique qui forge son histoire et son identité, celui de l’Auvergne et du Massif central, elle élargit ainsi la problématique au-delà de son territoire. Cet appui sur l'expérience de la Biennale textile est un signe et une reconnaissance que la fibre et le tissu, qui ont toujours besoin d’amplifier l'avantage de leurs savoirs, peuvent aussi être vus comme des soutiens à une vision unitaire et ouverte sur la recherche artistique et l'écoute.
(1) - Simon Njami, né en 1962, est un écrivain, commissaire d’exposition, essayiste et critique d’art camerounais, né à Lausanne.
(2) - https://www.rfi.fr/fr/france/20160630-textiles-rebelles-gandhi-burqa-mandela-sankara-fite-festival-extra-ordinaires
(3) - https://www.7joursaclermont.fr/imagine-exposition-principale-du-fite-2022-imaginer-un-nouveau-monde/
(4) - https://www.textile-art-revue.fr/index.php/guy-houdouin.html
(5) - https://www.textile-art-revue.fr/index.php/marinette-cueco.html
