Éditorial

Veiller textilement la Terre

 

Watson Judy-détailSensibles aux artistes qui s'engagent dans une réflexion écologique à la fois respectueuse des matériaux et engagée dans une pratique nouvelle en utilisant la fibre et le textile, nous souhaitions depuis quelques temps partager des images qui donnent à voir leur travail. Et c'est l'exposition qui se tient actuellement au Palais de Tokyo qui nous incite à le faire à présent. Si dans cette exposition intitulée « Réclamer la terre », le textile n'est pas la seule manière d'approcher la question, le tissu enveloppe notre approche. Dès l'entrée, une peinture sur le mur de D HardingPrésent à la 23ième Biennale de Sydney. https://www.biennaleofsydney.art/participants/d-harding/ est accompagnée d'une pile de couvertures en laine feutrées, saturées d'ocres et de gomme arabique, dans la lignée des manteaux traditionnels Aborigènes en peau d'opossum. Aux premiers pas dans la grande salle du rez-de-chaussée, nous nous trouvons face aux toiles flottantes de Judy Watsonhttps://awarewomenartists.com/artiste/judy-watson/, teintes avec des teintures naturelles qu'elle compose elle-même puis qu'elle recouvre de dessins au pastel et au graphite, et qu’ensuite elle retravaille avec un fil de lin. Ces toiles qui font référence à l'eau et à sa mémoire, depuis la Seine jusqu'aux ruisseaux de la région du Queensland en Australie, sont parcourues de lignes et de textes qui font penser à des cartes annotées. Plus loin dans la salle, se trouve une grande installation, nommée Cathedral, de Solange PessoaPrésente à la Biennale de Venise 2022 qui a suspendu des bandes de cheveux mêlés et feutrés. L'artiste brésilienne choisit d’incorporer des matériaux organiques dans son travail, créant des formes primordiales et énigmatiques. Plus loin encore on peut entrer dans une architecture de maille, Nono : Temple de la terre réalisée par Tabita Rezaire et Yussef Agbo-Ola afin d'éveiller notre Pessoa Solangeconscience écologique. La structure contemplative, imaginée au centre Amalka pour les sagesses du corps de la terre et du ciel en Guyane, est une grande hutte faite de dizaines de tricots orangés dont la poche contient de la terre, la même que celle qui est au sol et qui a la capacité de transformer, nourrir et libérer la vie.

Amabaka X Xolaniyi studio-tente et détailL’exposition, dans laquelle il n'est pas uniquement question d'artistes textiles, suit la trace d’artistes qui travaillent autrement les éléments (terre, eau, feu, air, végétaux, minéraux…), irréductibles à leur simple matérialité. Ceux-ci sont à la fois médium et outil, tandis que les artistes font une approche historique et politique. La conseillère scientifique, Ariel Salleh, s'appuie sur un constat : « Rassembler écologie, féminisme, socialisme et politiques autochtones signifie renoncer à la vision eurocentriste pour adopter un regard véritablement global. ».

Hors de cette exposition parisienne, nous sommes particulièrement sensibles au travail de Jeanne K. Simmonshttps://jeanneksimmons.com/, artiste écoféministe américaine qui dit travailler dans la Jeanne-K-Simmons-Extensions-2nature pour répondre à des problématiques concernant l'humanité et la Terre : « Je suis profondément touchée par le monde naturel et j'ai la chance de vivre à proximité de plages, de forêts et de champs qui m'inspirent et me soutiennent et me fournissent également les matières premières nécessaires à la réalisation de mon travail. » Vivant à Port Townsend, dans l’état de Washington, Jeanne K Simmons utilise l’énergie qui émane de l’univers qui l’entoure pour exprimer dans ses œuvres ses questionnements. Celui qui revient le plus souvent dans son œuvre est le rapport poétique que peut avoir la femme à la nature. Si l'artiste tisse le lien entre la Terre Mère et le corps des femmes, ce travail nous renvoie à celui d'une autre artiste qui a un lien très proche et sensible avec la résistance et la souplesse des plantes. Moins corporels, car elle n'implique pas son corps directement dans des installations, les tressages d'herbes de Marinette Cuecohttps://www.textile-art-revue.fr/index.php/marinette-cueco.html prennent des formes infinies. Souvenons-nous des herbes du jardin de la Fondation Berryer – Centre nationale des Arts Plastiques, qu'elle a tressées pour former une grande natte au sol, à l'occasion de l’exposition organisée par Gilbert Lascault, qui s'est tenue l'été 1983 (voir T/A N° 9) et qui s'intitulait « Nœuds et ligatures ».

AlexandraKehayolgou---Pastizal-Human-NatureNous trouvons également remarquables les tapisseries de l’argentine Alexandra Kehayoglouhttps://alexandrakehayoglou.com/Biography. Chacune de ses séries est au service d’une cause à défendre et a une signification forte en plus de sa réalisation parfaite. Les pièces sont composées avec des matériaux excédentaires, tissés selon la technique du tuffetage à la main à l'aide d'une machine qu’Alexandra Kehayoglou manipule sur des cadres verticaux tendus de toile, en insérant le fil point par point, cadres qui peuvent avoir des dimensions hors normes. Les sujets, comme des vues aériennes, des paysages, ou des intérieurs de grottes, sont plutôt rares dans ce médium plus souvent destiné à la réalisation de tapis. Le travail de l'artiste est une dénonciation de la déforestation et de la dévastation des terres. C'est aussi une tentative d'avertissement contre l'extinction de la nature sauvage, ainsi qu'une voix forte pour changer une société complaisante qui ne semble pas suffisamment inquiète des changements climatiques provoqués par la présence intense et destructrice de l'humanité sur Terre.

Nous pouvons également signaler que Cecilia Vicuña, qui réalise des œuvres éphémères en utilisant des matériaux souvent fragiles ou biodégradables, des laines brutes ou teintes, pour marquer sa préoccupation pour l'environnement, a remporté le Lion d'Or pour l'ensemble de sa carrière (ex-aequo avec Katharina Fritsch) à la Biennale de Venise 2022. Et mentionner encore l'exposition, plus proche des arts appliqués, « Textiles and the Environment », qui met en lumière comment une sélection de textiles faits à la main du monde entier est étroitement liée à la nature et à la santé de la planète ; elle explore le cycle de vie d'un textile en relation avec la durabilité et la vie quotidiennehttps://www.textile-art-revue.fr/index.php/textiles-and-the-environment.html.

Beaucoup d'autres travaux textiles sont porteurs de préoccupations écologiques. Et ceci n'est pas un hasard, car travailler la fibre en la tissant, la nouant, la feutrant, la teignant c'est faire le choix d'une référence aux savoir-faire traditionnels, c'est perpétuer des techniques et leur redonner un sens, c'est volontairement user de matériaux produits en respect de la nature. Ces artistes sont ainsi parmi les plus sensibles à l'urgence de la protection de la terre. Elles et ils y veillent.